Mecanismes de survie et trauma bonding dans la prostitution

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Traduction Francine Sporenda (Revolution Feministe)

« Est-ce qu’elle a été forcée ou est-ce qu’elle a choisi la prostitution ? »

« Nous avons été cassées. Nous avons été déchirées. Nous sommes passées de 20$ à 5 000$, et c’est la même chose.  C’est comme si c’était 2$. Il n’y a pas de différence : prostitution haut de gamme ou bas de gamme, j’ai fait les deux, et le ressenti est le même. » (Ne’cole Daniels).

« J’étais une escorte haut de gamme et on se disait que ce que l’on faisait était tellement mieux que ce que faisaient les prostituées de rue et dans les bordels sordides. Mais nous faisions exactement la même chose : avoir du faux sexe pour du faux argent. Cela ne changeait rien à l’affaire que les draps du lit soient propres. » (Tanja Rahm)

Dans les débats sur la prostitution, les femmes sont souvent divisées en deux groupes : celles qui ont été forcées à la prostitution et celles qui l’ont « choisie ». La définition de la force ou de la coercition peut varier mais la logique est toujours la même. Il y a des femmes qui sont contraintes à la prostitution, par la violence ou la contrainte économique, et elles méritent notre compassion. Et il y a celles qui l’ont choisie librement—alors même qu’elles avaient d’autres alternatives—par exemple si elles sont nées dans un pays comme l’Allemagne et ont accès aux services sociaux et aux indemnités de chômage—pas comme les femmes roumaines qui ne reçoivent aucun soutien de l’Etat et vivent dans un taudis dans leur pays d’origine. Ou si elles ont un diplôme universitaire ou une formation professionnelle adéquate. Aux yeux de certain-es, ces femmes sont responsables de leur situation et ne méritent pas notre sympathie.

« La réalité est que les féministes radicales sont les seules qui soient du bon côté de l’histoire, qui voient la totalité du problème et les raisons pour lesquelles la prostitution existe. Les féministes socialistes ont mon respect, mais elles ne voient pas la totalité du problème. La prostitution n’existe pas comme simple conséquence du fait des discriminations économiques que subissent les femmes. La pauvreté est un facteur qui contribue à la prostitution—mais ce n’en est pas la raison. Les facteurs qui contribuent à la prostitution ne sont pas des causes. La prostitution existe pour une seule raison  et cette raison est la demande masculine. La plus extrême pauvreté ne pourrait pas créer la prostitution si la demande masculine n’existait pas (Rachel Moran).

Quand nous discutons de ce problème, nous ignorons le fait que même des femmes blanches qui ont étudié dans des universités peuvent vivre dans la pauvreté. Elles aussi peuvent venir de familles dysfonctionnelles, elles aussi peuvent avoir été victimes de violences sexuelles, physiques ou émotionnelles—et peuvent rejouer ce trauma dans la prostitution. Comme Rachel Moran le souligne, voir la prostitution d’un point de vue purement économique nous fait passer à côté de l’essentiel.

« Andrea Dworkin a dit un jour que l’inceste est le camp d’entraînement pour la prostitution. Au plus profond de moi, je sais que c’est vrai. Faire ma première passe n’était pas différent d’être violée par mon beau-père. » (Jacqueline Lynne).

« Les situations traumatiques peuvent être addictives parce qu’elles provoquent une production massive d’adrénaline—et c’est addictif. De plus, une situation violente est quelque chose de bien connu chez les personnes qui ont déjà fait l’expérience de violences aussi extrêmes que celle de la prostitution. J’ai appris ça très tôt quand j’étais enfant : le lieu où j’ai peur, le lieu où l’on me fait mal, où je suis dégradée, c’est le lieu où je suis chez moi. C’est ma maison. C’est pourquoi, même aujourd’hui, je dois lutter contre moi-même dans les situations où je suis en danger, décider contre le danger, et partir. Ces situations sont merdiques, mais elles sont familières : je les connais. Les situations dans lesquelles les gens sont gentils avec moi, ne me crient pas dessus, ne me battent pas, n’abusent pas de moi me semblent louches. Je me sens vite inférieure. Mon âme me signale : « Il y a quelque chose d’anormal, c’est bizarre ». La prostitution, c’est comme de l’auto-mutilation. Non, la prostitution, c’est de l’auto-mutilation. » (Huschke Mau).

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D’après le sociologue Pierre Bourdieu, le corps sert d’aide-mémoire pour tout ordre social : « ce que le corps a appris, on ne le possède pas comme une connaissance sur quoi on peut réfléchir, mais ça devient littéralement votre moi ». Il s’ensuit que les structures d’inégalité sociale ou de hiérarchie sexuelle n’ont pas besoin d’être imposées par la violence ou la force physique, mais qu’elles sont « individuellement et collectivement internalisées ».

« Chaque fois qu’un homme venait au bordel et me payait pour le satisfaire, j’avais l’impression d’avoir de la valeur. Pas à cause de lui, pas à cause de ce qui se passait, mais à cause de l’argent. L’argent m’a séduite pendant longtemps. Le sentiment de valoir quelque chose » (Tanja Rahm).

« Vous pouvez imaginer à quel point l’argent est addictif et combien peu attractif un job de femme de ménage, d’infirmière ou même de réceptionniste serait pour une personne essayant de quitter l’industrie du sexe mais incapable de s’adapter à un revenu comparativement modéré. Certaines femmes sont aussi accros à l’attention masculine. Je savais que l’on m’aimait quand j’étais choisie parmi toutes les autres—quand j’étais jeune et après ma chirurgie esthétique » (Linda).

« J’ai quitté la chambre avec de l’argent dans ma main. J’ai pensé que c’était de l’argent facile. Je me suis sentie libre, sans entraves. J’avais le sentiment d’un faux empowerment sexuel. Au moins, je n’avais pas à faire semblant d’être amoureuse. Je n’étais pas piégée dans une relation abusive. Ou c’est ce que je pensais » (Jacqueline Lynne).

Pour une personne qui n’a pas été victime d’abus, cela peut initialement paraître étrange, mais c’est un motif récurrent pour des femmes survivantes de violences de ressentir un sentiment d’empowerment dans la prostitution—avec la mentalité de « puisque les hommes prennent ce qu’ils veulent de moi de toute façon, je vais exercer un certain degré de pouvoir, et au moins les faire payer pour ça ».

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C’est vrai que ce sont des femmes pauvres qui constituent un large pourcentage de celles qui sont dans la prostitution, plus que celles qui viennent de familles riches. Néanmoins, chaque femme vivant dans la pauvreté n’a pas les mêmes chances de finir dans la prostitution. Des études ont montré que même les femmes trafiquées venant des taudis de l’Europe de l’Est sont probablement issues de familles dysfonctionnelles.

Aujourd’hui, le marché allemand de la prostitution est saturé de femmes pauvres et étrangères mais ça n’a pas toujours été le cas. Dans les années 90, la plupart des femmes prostituées étaient allemandes. Mais les femmes étrangères qui font face à une oppression à la fois de classe et de race, sont bien plus facile à faire chanter et c’est ainsi que la « gamme ethnique » offerte dans les bordels s’est élargie durant les dernières années. Aidée sans aucun doute par l’impact des thèmes racistes du porno sur la demande sexuelle des clients. Puisque les femmes allemandes ont comparativement plus d’options pour gagner leur vie (quoique les indemnités chômage ne le leur garantissent pas nécessairement), elles ne constituent plus la majorité de celles qui sont en prostitution.

 La prostitution comme répétition de traumas antérieurs

Si nous commençons à reconnaître la prostitution comme un comportement d’auto-mutilation et une répétition des traumas vécus par les femmes prostituées, nous devons aussi demander si les femmes allemandes de la classe moyenne ne vivent pas aussi des traumas dans certaines parties de la société (par exemple avec la promiscuité sur les sites de rencontre, dans le BDSM sans compensation financière, dans la recherche de validation dans les émissions de télé-réalité, sur les réseaux sociaux etc.)

« C’est dur de s’accorder de la valeur quand vous avez été vendue pour un paquet de cigarettes » (Jade).

« A l’époque, je n’ai pas compris les dommages que m’infligeaient les hommes, les dommages à ma sexualité, à ma confiance, à l’estime de moi-même et finalement à mon âme. Les conséquences lourdes d’être prostituée et abusée sexuellement signifient qu’il m’était impossible de faire confiance à quelqu’un et d’avoir une forme d’intimité saine avec quiconque » (Kat).

Le sentiment d’empowerment ou d’agency est donc une illusion. Une illusion qui doit être maintenue à tout prix, pour pouvoir survivre à la réalité quotidienne de la prostitution.

« Quand vous êtes dans la prostitution, vous internalisez la violence. Vous entendez les mêmes choses répugnantes encore et encore, quand on vous appelle une putain, une traînée, stupide ou dégoûtante. Mais vous défendez néanmoins votre « libre choix » et prétendez que la prostitution est juste un travail comme un autre. Parce que vous réalisez que la vérité est si désespérante, vous vous dissociez des hommes et de leurs actions parce que personne n’est psychologiquement capable d’être présente dans les actes de violence de la prostitution » (Tanja Rahm).

A long terme, le sentiment de sa propre valeur est détruit et la perception que la femme prostituée a d’elle-même devient graduellement ce que les clients projettent sur elle.

« Le mot « prostituée » n’implique pas une identité profonde, c’est une absence d’identité : le vol et l’abandon de soi-même » (Evelina Giobbe).

La personne prostituée—par l’intermédiaire des clients—est transformée en une non-personne. Sa personnalité est niée, elle est objectifiée et transformée en aide à la masturbation, en un réceptacle dans lequel ils se vident. Cela ne fait pas de différence s’il paie avec un paquet de cigarettes, ou 5 000 $ pour la nuit. Cela ne fait pas de différence si elle exerce dans la rue ou si elle est une escorte haut de gamme. La nature de l’acte reste la même.

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« Chaque fille a un « nom de guerre ». Ces noms sont des alter egos, et pas un pseudonyme pour protéger leur identité comme je le pensais initialement. Ce sont des noms de scène pour les aider à se mettre dans la peau de leur personnage » (Jacqueline Gwynne).

« Dans les chambres, vous devez faire semblant d’aimer le sexe […] Pour avoir des clients qui reviennent la voir, chaque fille ne doit pas seulement avoir des rapports sexuels mais avoir l’air d’aimer la totalité de l’expérience. Je savais comment faire semblant, puisque je me sentais anesthésiée et morte sexuellement avec les hommes. J’ai appris le sexe en regardant du porno. Je savais que les femmes dans le porno jouaient un rôle parce que la pénétration a toujours été douloureuse pour moi » (Linda).

Les femmes prostituées doivent faire semblant pour se protéger. Les clients attendent d’elles qu’elles leur fassent sentir qu’elles aiment ça. L’orgasme de la femme fait partie du power trip du mâle ou, comme Bourdieu l’écrit : « Le plaisir masculin est, en partie, le pouvoir de donner du plaisir ». En outre, on peut assumer que les clients ont besoin de ça pour calmer leurs doutes et pouvoir entretenir l’illusion que la femme désire cette interaction sexuelle autant qu’eux, et que par conséquent, ils ne commettent pas un viol. Comme le mettent en évidence des études (Farley et al.), les clients savent exactement ce qu’ils font aux personnes prostituées quand ils achètent l’accès sexuel.

« La prostitution est l’usage d’un corps de femme par un homme pour du sexe, il paie, il fait ce qu’il veut. Dès que vous éloignez de ce que c’est vraiment, vous quittez le monde de la prostitution pour celui des idées. Vous vous sentirez mieux, c’est plus agréable, il y a plein de choses à discuter—mais vous discuterez d’idées, pas de la prostitution. La prostitution n’est pas une idée, c’est l’usage d’un corps de femme par un homme pour du sexe, il paie, il fait ce qu’il veut… C’est la bouche, le vagin, l’anus pénétrés habituellement par un pénis, parfois les mains, parfois par des objets, par un homme, et ensuite un autre, et un autre, et un autre, et un autre. Voilà ce que c’est » (Andrea Dworkin).

Braquer le projecteur sur le client

Dans le débat sur le degré de « choix » ou d’«agentivité » qu’ont réellement les prostituées, on néglige toujours le fait que la nature de la prostitution ne change pas vue de la position du client—quel que soit le degré de consentement—réel ou perçu—de la personne prostituée, l’achat d’actes sexuels n’aurait pas lieu sans compensation matérielle (ou autre). C’est pourquoi la prostitution consiste toujours en la performance d’actes sexuels qui ne sont pas désirés et qui doivent par conséquent être considérés comme des violences sexuelles. Acheter des actes sexuels est totalement centré sur le désir de la personne qui achète, à laquelle la personne prostituée doit se soumettre (même si elle est dominatrice).

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Pourquoi est-ce que nous acceptons même de débattre sur le degré de choix ou de contrainte de la personne prostituée ? Pourquoi ne pointons-nous pas plutôt le fait que 100% des clients choisissent librement d’acheter l’accès sexuel au corps des personnes prostituées ?

« Quand on parle de la prostitution, c’est essentiellement sur les filles et les femmes que le projecteur est dirigé, et elles sont censées justifier pourquoi elles ont fini dans la prostitution. Aux hommes, on ne demande pas pourquoi ils font du mal à ces filles et pourquoi ils utilisent leurs corps… Maintenant, je sais que ce n’est pas à moi de me justifier pour la façon dont les hommes me traitent. J’ai été leur proie, ils m’ont harcelée sexuellement, ce n’est pas moi qui suis responsable et ce n’est pas à moi d’expliquer pourquoi ils prostituent et violentent sexuellement une fille. Ce n’est jamais la faute de la fille, et ce n’est jamais ce qu’elle a fait qui l’a amenée à se prostituer… Nous ne devrions jamais juger ou faire porter la honte aux femmes qui sont dans l’industrie du sexe » (Kat).

Au lieu de ça, nous mettons la femme prostituée dans une situation où nous attendons d’elle qu’elle nous explique pourquoi elle se prostitue. Nous voulons qu’elle révèle l’histoire de sa vie, afin que nous puissions juger si elle mérite notre compassion et notre solidarité, ou pas. Afin que nous puissions décider si elle avait d’autres options.

Qui est-ce qui profite quand nous blâmons des femmes qui ont été conditionnées dès l’enfance à se soumettre aux droits sexuels des hommes et quand nous disons : « j’ai le sens de ma dignité et je ne pourrais jamais me prostituer » ? Quel message lui faisons-nous passer quand nous affirmons que nous préférerions mourir de faim héroïquement plutôt que de laisser les hommes payer pour avoir accès à notre corps, même dans une situation désespérée ? Est-ce que ce n’est pas compréhensible que des femmes ainsi stigmatisées socialement développent une attitude méfiante et essaient de créer une image d’elles-mêmes de la « pute forte et empowered, qui n’écarte pas ses jambes gratuitement » afin de préserver sa propre valeur ?

Ce ne sont pas les femmes en prostitution qui causent leur dégradation, ce sont les hommes qui les achètent et qui ne les voient pas comme des êtres humains entiers de valeur égale à la leur

Dissociation et PTSD

« J’ai dû me raconter des tas de mensonges afin d’empêcher mon cerveau de se fracturer en mille morceaux et pour ne pas devenir folle suite aux abus sexuels incessants qui se succédaient encore et encore, et à la violence et tout ce qui va avec la prostitution » (Autumn Burris).

« Mentalement, votre identité est attaquée, vous changez de nom, vous devenez une autre personne dans la prostitution. Vous passez d’un moi réel à un faux moi. J’étais coupée de la réalité, j’avais un syndrome de stress post-traumatique, je vivais comme dans un rêve » (Jade).

« La première chose que nous humains fassions dans toute situation intolérable à laquelle nous ne pouvons pas échapper est d’effacer notre réalité subjective. Nous refusons de regarder la situation en face… Avec la diffusion de cette nouvelle idéologie du « travail du sexe », on a donné aux femmes de nouveaux outils pour se tromper elles-mêmes et tromper les autres » (Rachel Moran).

Quand vous ne voyez aucune porte de sortie, la seule stratégie est de minimiser ce qui vous arrive. Comme mentionné précédemment, se forcer ainsi à avoir un regard positif sur la prostitution ne procure aucun empowerment matériel mais au contraire aggrave davantage la destruction de soi.

«J’ai l’impression qu’ il ne reste presque plus rien de moi parce que j’ai passé la plus grande partie de ma vie à faire semblant d’être quelqu’un d’autre. Je me sens toujours comme une escorte à l’intérieur de moi, des années après, simplement je n’ai pas eu de clients pendant quelque temps … Le monde réel ne me semble pas réel, j’ai l’impression que je pourrais m’effondrer à tout moment et je serai de nouveau dans un bordel, avec un homme après l’autre aligné à la porte de ma chambre pour me scarifier davantage » (Kendra Chase).

« Le problème avec la dissociation est que, une fois que vous êtes sortie d’une vie d’exploitation sexuelle, vous ne revenez pas à la normale pour autant. La dissociation est une partie de vous qui impacte votre vie quotidienne » (Autumn Burrris).

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Cela a pour conséquence que le lien avec le système prostitutionnel persiste même après que l’on aie compris le mécanisme psychologique en jeu (habituellement avec l’aide d’un psychothérapeute) et qu’on ait réfléchi sur le temps qu’on a passé en prostitution.

« Je me sentais bien accueillie par l’industrie du sexe, chez moi dans une sororité de marginaux. Tout le monde avait une histoire similaire à la mienne. Je n’étais plus celle qui n’était pas comme les autres… Plus je suis restée en prostitution, plus je suis devenue socialement isolée. Le monde ordinaire est devenu un endroit effrayant : un endroit où je pouvais être « outée » comme prostituée et stigmatisée… Mon cœur voulait quitter la prostitution, mais comme toutes les femmes victimes de relations violentes, je revenais constamment à la prostitution. Parfois j’y suis même revenue parce que je ne supportais pas d’être seule. Je me sentais plus proche des clients et des femmes comme moi dont souvent je ne connaissais même pas les vrais noms que de n’importe qui d’autre dans le monde. Quitter la prostitution, c’était perdre ces connexions. Y revenir me donnait l’impression de rentrer chez moi, ce chez moi dont j’avais la nostalgie et que ma famille ne m’avait jamais donné. Mais quelques heures après être revenue en prostitution, je préparais déjà ma prochaine fuite » (Christie).

« Le simple fait de marcher dans le quartier autour de la gare centrale de Francfort où les bordels se succèdent les uns aux autres me donnait l’impression bizarre de ne pas être à ma place. En regardant ces bordels et leurs rangées de fenêtres, je sentais un besoin irrésistible d’y revenir. Là, au moins, je savais comment me conduire, je savais comment ça se passait, les procédures, ce que je devais dire, mais être là, en spectatrice, dans le quartier chaud ? Bizarre. Etre là, c’est comme de rentrer à la maison, comme de revenir avec un ex qui vous battait : tout est familier, mais tout est mauvais » (Huschke Mau).

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Difficultés de sortir de la prostitution

La prostitution donne aux femmes prostituées le sentiment d’être avec des gens comme elles. Les femmes trouvent d’autres femmes qui ont des histoires de vies similaires, avant la prostitution et pendant. Bien que la division sociale entre vierge et putain joue un rôle. Aussi étrange que cela puisse paraître, les clients violents peuvent être quelquefois leurs seuls contacts sociaux.

« Ma famille a appris que je travaillais dans un bordel et j’ai eu la réputation d’être une prostituée, même si j’étais étudiante à l’université à ce moment. Cette première expérience a ruiné ma réputation aux yeux des autres » (Linda).

« Quand je pleure aujourd’hui, c’est d’être guérie, c’est d’avoir réussi à en sortir, c’est la victime qui pleure, c’est la survivante qui pleure. Je pense : « Moi ? Vraiment ? J’en suis sortie ? Et je suis ici ? Et je soutiens même 150 personnes qui en sont sorties ? Je n’aurais jamais pensé pouvoir en arriver là » (Nicole Daniels).

Sortir de la prostitution n’est pas seulement difficile à cause de la perte de son réseau social, mais aussi à cause du fait que les femmes qui en sont sorties risquent d’être « outées » publiquement et marquées comme « putains ». Les ex-clients, eux, ne sont pas stigmatisés par la société, et se vantent publiquement à propos de ces femmes de « se l’être fait avant ». Il y a un risque que des enregistrements vidéo d’une femme en prostitution soient publiés à tout moment après sa sortie.

Ce n’est pas assez de satisfaire ses besoins purement matériels, comme d’avoir un toit au-dessus de sa tête ou un travail. Sortir de la prostitution, ça implique un processus psychologique compliqué pour couper le lien avec la vie dans l’industrie du sexe.

« Une perception de soi perturbée et une estime de soi très basse isolent la plupart des prostituées de l’environnement extérieur à la prostitution. Après des années passées dans cet environnement, la plupart des femmes ne connaissent personne en dehors de ce milieu. C’est comme un monde parallèle. Et souvent, vous avez l’impression que c’est le seul monde réel. Parce que vous n’avez aucune confiance envers les autres êtres humains, et surtout, vous n’avez aucune confiance dans les hommes. Vous savez, et vous avez expérimenté avec votre corps, ce dont ils sont capables, ce qu’ils peuvent vous faire, et vous savez ce qu’il faut penser de leur façade bourgeoise qu’ils affichent dans le monde extérieur à la prostitution, parce que les clients évoluent dans le monde de la prostitution comme dans le monde extérieur. Mais ce qui se passe dans ce monde extérieur, c’est que l’on vous fait porter la honte d’être une ex-prostituée—tandis que les clients, eux, ne sont pas stigmatisés ni même responsabilisés pour leurs comportements. Donc vous pouvez aussi bien rester dans la prostitution, par comparaison, cet endroit apparaît au moins honnête, de la violence en échange d’argent, tout le monde sait ce que vous faites, les règles et les mécanismes de fonctionnement sont connus » (Huschke Mau).

L’âge moyen d’entrée dans la prostitution est 14 ans. Quand une fille entre dans l’industrie du sexe et finit de grandir dans ce milieu, elle a peu de chances d’en sortir. Même chose pour les femmes qui ont passé la plus grande partie de leur vie d’adulte dans la prostitution.

Cela signifie qu’une femme qui sort de la prostitution après y avoir passé de nombreuses années ne doit pas seulement trouver un moyen de s’assurer un revenu régulier, elle doit aussi se réadapter à la vie quotidienne et à ses difficultés en dehors de l’industrie du sexe. Elle doit reconstruire tout son réseau social à partir de zéro.

« Quand nous sortons de la prostitution, c’est seulement le commencement d’une longue lutte pour retrouver notre personnalité, notre dignité et notre estime de nous-mêmes, et une vie en sécurité. C’est une renaissance, et comme un nouveau-né, nous ne connaissons pas et nous ne comprenons pas les règles du monde réel. Je ne savais pas comment faire des achats dans les magasins, je ne savais pas payer mes factures, trouver un endroit où je sois en sécurité, je ne savais pas comment me comporter en adulte, j’étais toujours une enfant et une adolescente endommagée. Je me noyais, mais personne ne m’aidait, j’ai dû me battre pied à pied pour récupérer une sorte de vie » (Rebecca Mott).

« Une personne dont les limites sont violées tous les jours peut être incapable de vivre avec d’autres personnes, parce que son système d’alarme intérieur sera tout le temps en alerte : « C’est un homme, danger ! » Je ne peux même pas expliquer ce que c’est d’être sortie de la prostitution et d’avoir des flashbacks. Les cauchemars et les perturbations du sommeil sont épuisants. C’est presque impossible de paraître normale et de fonctionner dans la vie normale. Et vous vous sentez différente des autres, inférieure, plus blessée. Cassée. Les gens vous paraissent effrayants, les gens « normaux » encore plus que les autres. Parce qu’ils vous font sentir ce que vous n’êtes plus : insouciante, sans blessures, sans peurs. Entière, gentille, de bonne humeur.

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« Pour supporter la prostitution, vous devez séparer votre conscience de votre corps, vous dissocier. Le problème est que vous ne pouvez pas juste réintégrer votre corps plus tard. Votre corps reste sans contact avec votre âme, avec votre psychisme. Vous ne vous sentez plus vous-même. Ca m’a pris plusieurs années pour apprendre que ce que je ressens quelquefois est de la faim. Et que ça veut dire que je dois manger quelque chose. Ou ce que je ressens signifie que j’ai froid. Et que je dois mettre un vêtement chaud.

« C’est épuisant d’apprendre ou de réapprendre que votre corps a des besoins, de les ressentir, et c’est encore plus épuisant d’apprendre à prendre soin de soi. De ne plus vous traiter comme de la me… de. De dormir quand vous êtes fatiguée—parce que vous n’êtes plus assise en train d’attendre le prochain client dans un bordel ouvert 24/7. Que vous n’avez plus à supporter le froid parce que vous êtes dans une rue attendant le client alors qu’il fait un froid en dessous de zéro. Que vous pouvez changer les situations qui vous font souffrir au lieu de faire disparaître la douleur à coup de dissociation et d’alcool.

« Mais le trauma ne vous laisse pas échapper aussi facilement. Vous vous y habituez. Ce phénomène s’appelle « trauma bonding (attachement traumatique) et c’est la raison pour laquelle beaucoup de femmes qui sont battues par leur mari retournent avec lui » (Huschke Mau).

Ce qui est normal pour les autres doit être réappris, comme un enfant qui apprend à marcher. C’est une épreuve qui doit être affrontée—en plus de la lutte quotidienne pour survivre et gérer le trauma.

« Etre sortie de la prostitution, c’est avoir tous les jours le courage de se rappeler d’où vous êtes sortie et d’utiliser ce savoir pour refuser l’auto-destruction qui vous fait croire qu’il est plus facile de revenir vers la mort intérieure la prostitution. Je suis tous les jours étonnée par les personnes ex-prostituées qui ont pu faire ce voyage sans le soutien d’un psychothérapeute, sans aide pour trouver un logement, sans savoir si elles peuvent garder leurs enfants ou pas, sans avoir un travail auquel se raccrocher, et habituellement avec des problèmes de santé mentale et physique à gérer. Les survivantes sont les personnes les plus courageuses que je connaisse—parce que le monde ne leur donne rien ou presque rien mais elles ont la dignité et le respect d’elles-mêmes qui les poussent à vouloir éduquer les gens pour que toutes les prostituées soient vraiment libres et que les choses changent pour elles. » (Rebecca Mott)

Sortir du système de la prostitution est un long processus et y arriver ne va pas de soi et mérite notre respect. Quand une organisation comme Talita en Suède offre des programmes de sortie et de réhabilitation d’un an, c’est quelque chose qui doit être célébré mais dans la plupart des pays, ces programmes n’existent pas.

Vu cette absence d’aide, que de nombreuses femmes n’arrivent pas à sortir de la prostitution ne devrait pas nous surprendre. Ou que cela prenne plusieurs tentatives et de nombreux échecs pour arriver au bout de la route.

C’est quelque chose que nous devons prendre en considération quand nous jugeons les femmes qui passent dans le camp des proxénètes.

 Devenir une madam

Les femmes qui sont trafiquées à l’étranger et sont tenues par des dettes peuvent quelquefois se libérer en recrutant la « prochaine génération » dans leur pays d’origine. Certaines sont vraiment libérées de leur dette mais ce n’est pas le cas pour d’autres, qui doivent continuer à se prostituer.

« J’ai construit mon propre bordel. Je l’ai vu comme un moyen d’échapper au contrôle et à la direction des autres madams et d’offrir un endroit sûr et agréable permettant aux femmes d’exercer leur activité. J’ai essayé de me convaincre moi-même que mon bordel serait différent. J’ai rapidement compris qu’il n’était pas différent. » (Kendra Chase).

« Je suis restée dans l’industrie du sexe pendant cinq ans de plus. Pendant ce temps, je suis même devenue une madam. C’est venu naturellement, parce que j’avais été dans ce business suffisamment longtemps pour connaître tous les trucs du métier des deux côtés de la barrière. J’ai réussi à convaincre des jeunes femmes de se lancer dans la prostitution (…) Je me déteste pour ça. Je suis rapidement retombée moi-même dans la prostitution, l’attrait de l’argent pour m’acheter de la drogue était trop fort. » (Jade)

La sphère de la prostitution est un monde autonome, avec ses règles et ses lois. Ce milieu est une société parallèle dans laquelle les institutions usuelles ne sont pas celles qui décident. Les femmes paient pour certains emplacements dans la rue, les bordels et les appartements-bordels sont gérés dans le but de faire du profit. Les études montrent que ceux qui se font beaucoup d’argent ne sont pas les femmes prostituées, dont la majorité sont dépendantes d’une forme ou d’une autre d’aide sociale, même quand elles sont actives dans la prostitution.

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Les femmes qui sont passées (en partie ou totalement) du côté des proxénètes et gagnent de l’argent  en prostituant d’autres femmes peuvent se prostituer moins, voire abandonner complètement la prostitution. Cependant, dans la hiérarchie de cette industrie, elles ne sont pas vraiment montées en grade. Elles sont la plus basse catégorie de proxénètes et sont très loin de gagner autant que les « gros joueurs ».

L’avantage de devenir proxénète—comparé à quitter la prostitution—c’est bien sûr que l’identité de la femme, qui est liée à cette industrie, n’est pas menacée. Elle n’a pas besoin d’abandonner la notion de la prostitution comme « un job comme un autre », et elle reste dans son environnement familier sans devoir apprendre à naviguer dans un monde totalement nouveau.

Jacqueline Gwynne a commencé à travailler comme réceptionniste dans un bordel, parce que la normalisation de la prostitution dans la société faisait qu’elle n’avait pas de problème avec le « travail du sexe » et le fait d’y participer. C’est seulement avec le temps qu’elle a réalisé qu’elle était de facto une proxénète. Elle a dû réfléchir à ce qui s’est passé pour comprendre son rôle dans l’industrie du sexe.

 L’importance de respecter les femmes prostituées qui ne sont pas d’accord avec vous

« Elle était debout sur une chaise, dominant le public qui voulait m’entendre ; elle me huait, m’interrompait et hurlait. Je ne ressentais pas de colère, ou même d’agacement. Bizarrement, je m’identifiais avec elle. Je pensais qu’elle avait peur. Je pouvais le voir parce que moi aussi, j’ai réagi de cette façon défensive. « Ne m’enlevez pas mon gagne-pain. Je n’ai rien d’autre. Je n’ai nulle part où aller ». (Sabrina Valisce).

Les femmes qui sont actuellement en prostitution réagissent souvent fortement envers les femmes qui disent la vérité sur la prostitution, parce que ça menace leur identité et les mécanismes d’auto-défense qu’elles ont développés.

C’est pour ça qu’il faut toujours se le rappeler : les femmes prostituées ne nous doivent rien. Elles peuvent s’appeler comme elles veulent et interpréter leur situation comme elles veulent. Elles n’ont pas à se soumettre à nos vues sur la prostitution, et elles méritent notre respect quelle que soit leur position. Si l’on est extérieure à l’industrie du sexe, dire à une femme prostituée qu’elle ne réalise pas la situation terrible dans laquelle elle se trouve et qu’elle la minimise et la normalise, ça ne l’aide pas à la gérer—en fait, c’est tout le contraire : c’est lui faire honte d’une façon parfaitement condescendante.

Toutes les femmes prostituées ont le droit de participer au débat public sur la prostitution, et leurs voix sont pertinentes, même si nous ne sommes pas d’accord avec elles–qu’elles soient prostituées de rue ou dominatrices en studio. Même celles qui ne partagent pas nos vues politiques peuvent nous apprendre quelque chose sur la réalité du système prostitutionnel.

« Chaque progrès que nous faisons, moi et toutes les autres femmes qui nous battons pour cette législation, nous devons le payer en devenant la cible d’une campagne organisée d’intimidation et d’abus. Ceux qui font campagne contre les lois que je défends ont trouvé mon adresse, mes coordonnées bancaires et mon email personnel. Maintenant les menaces arrivent directement dans ma boite mail et sur mon blog, et je reçois des fragments de mon adresse postale que des gens me twittent, pour me dire « nous savons où vous trouver ». Les personnes qui font ça se décrivent comme des activistes pour les droits des travailleuses du sexe. La plupart sont des femmes et beaucoup n’ont jamais été prostituées » (Rachel Moran).

Mais une personne qui fait honte aux ex-prostituées, qui refuse leur vue que la prostitution est de l’exploitation, qui les insulte ou les menace ou suggère que ce que leur font les hommes est de leur faute mérite nos critiques les plus vives—même si cette personne est actuellement dans la prostitution, ou y a été.

Une femme qui a atteint la position de madam (pas si c’est contre sa volonté exprimée) doit bien sûr faire face à des conséquences légales comme n’importe quel profiteur de la prostitution. La dégager de toute responsabilité serait injuste envers toutes celles qui décident de ne pas suivre ce chemin. Elle ne doit pas cependant être mise au même niveau que les hommes, qui n’ont jamais été prostitués.

Le rôle de la prostitution dans le maintien du statut de seconde classe des femmes

Quand la prostitution remplit sa fonction sociale—qui est de perpétuer le statut de citoyennes de deuxième classe des femmes dans la hiérarchie des sexes—aucune femme n’en tire profit socialement, même pas celles qui en tirent profit économiquement.

« La prostitution n’est pas séparée de la société, au contraire elle existe et elle est nécessaire pour bétonner les rôles traditionnels (des femmes et des hommes) de façon sans cesse renouvelée » (Huschke Mau).

La prostitution n’est pas juste un problème à cause de l’exploitation de femmes marginalisées, désavantagées de par leur sexe, leur classe et leur race. C’est aussi un problème parce qu’elle a un effet négatif sur toutes les femmes, les prostituées et les non-prostituées. Pas juste à un niveau individuel (infections par des MSTs, chantage pour obtenir des services sexuels etc.) mais aussi à un niveau social. En 1981, Kate Millet a qualifié la prostitution d’«exemple de la situation sociale des femmes, telle qu’elle existe encore fondamentalement ».

Les rituels sociaux opèrent pour séparer les femmes des hommes. A travers ces rituels, les hommes mènent des combats symboliques qui visent à les déféminiser lors de leur passage à l’âge adulte. Les habitus mâles sont formés dans des espaces réservés aux hommes où ils prouvent leur virilité aux autres hommes et se rassurent mutuellement sur le fait qu’ils appartiennent bien à la classe des « vrais hommes ». Le corps féminin est un objet qui circule entre les hommes et qui sert à augmenter leur propre capital symbolique de virilité. La prostitution est ainsi une pratique collective autant qu’individuelle qui garantit la suprématie masculine et les privilèges qui l’accompagnent (pour les clients comme pour les non-clients).

 « D’abord elle doit prouver que ses opinions sont correctes—et c’est seulement alors qu’elle est autorisée à parler—dans les magazines, à la télé, dans les groupes politiques » (Andrea Dworkin).

Quand nous nous demandons pourquoi tant de temps de parole est donné à ces femmes prostituées qui défendent la prostitution, la raison est simple : cela sert au maintien du statu quo. Rendre ces femmes responsables de l’existence de la prostitution revient à transférer la responsabilité de l’existence de cette institution de ceux qui ont vraiment le pouvoir à celles qui ne sont pas vraiment prises au sérieux et ne sont que des marionnettes dans leurs mains.

emma

Bien sûr, toutes les femmes ne sont pas affectées par la prostitution au même degré, que le corps d’une femme soit ou ne soit pas pas utilisé sexuellement par les hommes fait une différence.

Cependant il est important de noter que l’existence de la prostitution a des effets adverses pour toutes les femmes et qu’à cause d’elle, toutes les femmes subissent des effets primaires ou secondaires s’il est admis que le groupe des hommes peut collectivement avoir un accès illimité au corps des femmes.  Nous devons comprendre que les femmes prostituées ne sont pas une espèce de femmes différente mais que n’importe laquelle d’entre nous pourrait être à leur place.

Au lieu de donner des leçons aux femmes prostituées et d’attendre d’elles qu’elles justifient leur situation, nous devrions nous concentrer sur ceux qui sont la cause de la prostitution, : les clients et tous les hommes qui ne prennent pas ouvertement position contre eux, parce qu’eux aussi sont les bénéficiaires du système prostitutionnel—contrairement aux femmes.

(Sauf quand un lien l’indique différemment, toutes les citations de survivantes sont extraites de « Prostitution Narratives : Stories of Survival in the Sex Trade » édité par Caroline Norma et Melinda Tankard Reist, Spinifex Press, 2017.

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